Propositions pour relancer notre offre
politique et mener une campagne efficace et offensive
par Daniel et Yvan Lubraneski
Nous abordons l'échéance de la présidentielle (22
avril-6 mai) et des législatives (10 et 17 juin 2012) avec de réelles chances
de succès pour la gauche dans un contexte économique et social comme nous n'en
avons rarement connu de si difficiles. La récession ne nous guette pas, elle
est pratiquement là. L'endettement considérable et la crise de l'euro créent
les conditions de politiques libérales d'austérité partout en Europe qui ne
font que renforcer la récession...et donc la diminution des recettes fiscales
et l'endettement. Ce cercle vicieux, ayant pour seules conséquences la
modération salariale, les privatisations à marche forcée, la liquidation des
services publics et le chômage de masse, est en route et il sera difficile à la
seule France d'y échapper de manière autonome. Le chômage massif, la baisse du
pouvoir d'achat, la remise en cause de nos services publics et de notre modèle
social sont déjà installés durablement en France et risquent de s'aggraver.
C'est dire l'importance de l'enjeu des prochaines élections.
Si nous nous contentons d'une simple alternance dans laquelle une austérité de
gauche serait mise en œuvre et un peu mieux acceptée parce que légèrement plus
redistributive (contrat de génération, petite réforme fiscale, acceptation à
terme de la règle d'or, négociations européennes de simple façade...), nous
n'éviterons pas les hausses du chômage, les pertes de pouvoir d'achat et nous
en porterions la totale responsabilité pour le plus grand profit du Front
National qui prospérerait sur nos échecs notamment au sein des classes
populaires. Les réformes sociétales (mariage homosexuel) et institutionnelles
(indépendance de la justice, droit de vote des étrangers aux élections
municipales, dose de proportionnelle aux législatives, réduction du cumul des
mandats) satisferont certains d'entre nous et une partie des classes moyennes
prêtes à des sacrifices financiers au nom de la « charge à ne pas faire porter
à leurs enfants et petits-enfants » et parce qu'ils bénéficient déjà de CDI et
de niveaux de salaires décents. Mais le compte n'y sera pas pour les classes
populaires et notre lien à celles-ci sera durablement et profondément
déchiré.
Le projet socialiste adopté à l'unanimité par le parti socialiste se
révèle insuffisant au vu des enjeux actuels. C'est à notre candidat désigné de
le rendre plus audacieux. Son orientation reste fondamentalement juste, c'est
son ampleur qui pose problème : un redéploiement de 50 milliards d'euros sur 5
ans est 3 fois en deçà des nécessités (les deux récents plans de rigueur du
gouvernement du 4° trimestre 2011 totalisent à eux seuls environ 20 milliards
et sont considérés comme insuffisants par tous les observateurs), car il faut
combiner savamment et trouver les moyens pour tout à la fois réduire les
déficits, relancer la croissance, développer et améliorer les services publics
(école, santé, justice, sécurité..), améliorer le pouvoir d'achat du plus grand
nombre, revoir le système de retraites. Ce qu'il convient de mettre en œuvre
est une véritable alternative de grande envergure assumant les affrontements
inévitables avec les classes possédantes.
Il faut garder le cap de réduction des déficits budgétaires sans lequel
nous perdrions toute crédibilité sur le plan intérieur, comme international .
Et notre projet s'effondrerait aussitôt sous les coups de boutoir qui nous
assailliraient de partout. Les échéances fixées par notre candidat François
Hollande ne doivent pas être modifiées. Pour réaliser ces objectifs, nous
devons assumer notre différenciation avec la droite clairement : notre levier
ne sera pas la réduction des dépenses publiques mais la hausse des recettes
fiscales. La réduction des dépenses enfoncerait le pays dans la récession et
augmenterait l'endettement. Au contraire la hausse des recettes fiscales, à
condition d'être bien ciblée sur les plus riches ne jouerait qu'à la marge sur
la consommation des ménages les plus riches car leur propension à consommer est
beaucoup plus faible que celle des classes défavorisées. Juste socialement,
cette orientation est aussi la seule qui vaille économiquement. Il faut donc
une réforme fiscale d'envergure avec plusieurs nouvelles tranches d'imposition
sur le revenu, avec le rétablissement de l'ISF, avec l'annulation des avantages
fiscaux de la loi TEPA (défiscalisation des heures supplémentaires,
exonérations des charges sociales, réduction des droits de mutation, etc), avec
le plafonnement des avantages liés au quotient familial, avec la mise en cause
des principales niches fiscales. Sur 5 ans, ce n'est pas 50 milliards d'euros
qu'il faut ainsi récupérer et redéployer mais 150. Environ la moitié, soit 75
milliards d'euros (5x15) doivent être consacrés à la réduction de notre
déficit. Et les solutions ne manquent pas. Même si derrière chaque niche, il y
a un chien, et derrière chaque augmentation d'impôt, il y a des riches
possédants qui protestent et menacent de fuir. Aurons nous le courage de faire
face ? Il le faut ! Les États-Unis ont adopté une loi pour pénaliser
fiscalement les évadés fiscaux, eux -les plus libéraux- qui n'ont pas hésité
après la seconde guerre mondiale a adopter des taux d'imposition sur le revenu
montant jusqu'à 90 et 95 %. La crise dans laquelle nous sommes entrés n'est pas
moindre que celle des années 30 à 40 du dernier siècle, et des conséquences de
la seconde guerre mondiale. Il nous faut aussi reconstruire notre économie qui
se délite depuis des années sous le poids du dogme libre-échangiste totalement
contreproductif.
La question de l'Europe est ici posée. L'Europe libérale, vaste marché
ouvert à tous vents a failli dans un désastre général que nous ne pouvons pas
accepter plus longtemps. Notre orientation contre le dumping social, fiscal et
environnemental, pour le juste-échange est claire. Mais il faudra la faire
triompher au niveau européen et sa mise en place délicate pour ne pas sombrer
dans le protectionnisme total qui nuirait gravement à notre économie
exportatrice, prendra du temps. Mais cette bonne orientation ne résout que 20 %
du problème puisque nos échanges sont intra-européens pour 80% d'entre eux. Et
là le dumping, surtout social et fiscal, ne peut être combattu de la même
façon. La solution repose sur l'harmonisation européenne des normes fiscales et
sociales. Par exemple, il faut aller vers un SMIC européen, ce qui passe par
l'adoption de Smics particuliers dans chaque pays qu'on travaillera à faire
progressivement converger vers le haut comme dans le système ancien du serpent
monétaire européen. Cela prendra du temps, encore plus de temps. De ce point de
vue, précisons que l'Europe ne peut se laisser paralyser par l'exigence
d'accords unanimes des 27 ou demain des 28. Il faut sur chaque sujet accepter
une Europe à cercles divers pas nécessairement concentriques.
C'est dire que la ré-industrialisation du pays, la lutte contre les
délocalisations ne peut se réduire à ces politiques de moyenne ou longue
échéance. Il faut aussi lutter financièrement et judiciairement contre les
licenciements « boursiers », et il faut une politique de relance soigneusement
définie.
En effet une relance purement française par la consommation et au
saupoudrage indistinct bénéficierait essentiellement à nos concurrents
européens dans le cadre des échanges extérieurs, notre balance commerciale
étant déficitaire. C'est pourquoi il convient de proposer et d'obtenir une
politique de relance européenne pour sortir l'Europe de l'austérité, financée
par un grand emprunt européen.
Par ailleurs et sans attendre la mise en place de l'hypothétique relance
européenne, la France peut et doit développer une politique de relance par
l'investissement, ciblée sur de grands travaux à financement public ou en
partenariat avec le privé, engageant le pays dans un nouveau modèle de
développement basé sur les énergies renouvelables et le développement durable,
et créatrice d'emplois. La moitié des 75 milliards mobilisés par les nouvelles
recettes fiscales pourrait y être consacrée dans un plan de travaux intégrant
par exemple le ferroutage Nord-Sud de la France, et la création de pôles
substantiels dans chacune des diverses énergies renouvelables. L'objectif de
création d'un million d'emplois peut et doit être mis en avant pour créer un
véritable dessein et un grand enthousiasme.
François Hollande a eu raison d'ouvrir la perspective et l'exigence de la
renégociation du futur traité européen car nous ne saurions nous enfermer dans
de telles logiques d'austérité et d'inefficacité. Il faut équilibrer les
politiques de réduction des déficits par de fortes politiques de croissance (cf
plus haut) ; il faut que l'Europe par l'émission d'euro-obligations
mutualise la dette des pays de la zone euro ; il faut aussi accélérer la mise
en place de la taxe sur les transactions financières. Voilà les conditions
indispensables à notre signature. La France peut être le fer de lance de cette
orientation discutée avec l'Allemagne, mais proposée aussi ouvertement et
publiquement à tous. Rien ne prouve que nombre de pays d'Europe seraient
hostiles à ces exigences. Au contraire, devant le ralliement de beaucoup
d'entre eux, l'Allemagne serait sans doute contrainte de céder.
La condition de la crédibilité du nouveau gouvernement c'est aussi sa
capacité à tenir ses promesses sociales. Plus de 30 milliards sur 5 ans
seraient disponibles pour cela selon notre schéma. Il faudra créer les 300 000
emplois d'avenir, les 60 000 emplois dans l’Éducation Nationale, les 10 000
emplois dans la police ou la gendarmerie nationale ; il faudra satisfaire le
droit à la retraite à 60 ans et la retraite à taux plein à 65 ans, après
négociation nationale avec les syndicats ; il faudra revaloriser le SMIC à
bonne hauteur et pousser à des hausses de salaire lors des conférences
salariales annuelles.
François Hollande, espérons-le, adoptera de telles orientations d'autant
plus que la réalité des faits combinée à notre pression collective l'y amènent.
Le mieux serait qu'il dise clairement pendant la campagne présidentielle que la
dure réalité de la situation impose non pas de revoir la ligne générale du
projet du PS mais son ampleur et qu'il s'engage à en tripler le montant afin de
satisfaire les ambitions qui sont les nôtres, en les exposant.
Si nous gagnons les élections présidentielle et législatives de 2012 nous
serions impardonnables d'échouer dans la mise en œuvre de notre politique, car
jamais, ni en en 1981-86, ni en 88-95, ni en 97-2002 nous n'avons eu tous les
pouvoirs institutionnels (Sénat compris) entre nos mains. Nous n'avons pas le
droit d'échouer !