Si nous nous contentons d'une simple alternance dans laquelle une austérité de gauche serait mise en œuvre et un peu mieux acceptée parce que légèrement plus redistributive (contrat de génération, petite réforme fiscale, acceptation à terme de la règle d'or, négociations européennes de simple façade...), nous n'éviterons pas les hausses du chômage, les pertes de pouvoir d'achat et nous en porterions la totale responsabilité pour le plus grand profit du Front National qui prospérerait sur nos échecs notamment au sein des classes populaires. Les réformes sociétales (mariage homosexuel) et institutionnelles (indépendance de la justice, droit de vote des étrangers aux élections municipales, dose de proportionnelle aux législatives, réduction du cumul des mandats) satisferont certains d'entre nous et une partie des classes moyennes prêtes à des sacrifices financiers au nom de la « charge à ne pas faire porter à leurs enfants et petits-enfants » et parce qu'ils bénéficient déjà de CDI et de niveaux de salaires décents. Mais le compte n'y sera pas pour les classes populaires et notre lien à celles-ci sera durablement et profondément déchiré.

Le projet socialiste adopté à l'unanimité par le parti socialiste se révèle insuffisant au vu des enjeux actuels. C'est à notre candidat désigné de le rendre plus audacieux. Son orientation reste fondamentalement juste, c'est son ampleur qui pose problème : un redéploiement de 50 milliards d'euros sur 5 ans est 3 fois en deçà des nécessités (les deux récents plans de rigueur du gouvernement du 4° trimestre 2011 totalisent à eux seuls environ 20 milliards et sont considérés comme insuffisants par tous les observateurs), car il faut combiner savamment et trouver les moyens pour tout à la fois réduire les déficits, relancer la croissance, développer et améliorer les services publics (école, santé, justice, sécurité..), améliorer le pouvoir d'achat du plus grand nombre, revoir le système de retraites. Ce qu'il convient de mettre en œuvre est une véritable alternative de grande envergure assumant les affrontements inévitables avec les classes possédantes.

Il faut garder le cap de réduction des déficits budgétaires sans lequel nous perdrions toute crédibilité sur le plan intérieur, comme international . Et notre projet s'effondrerait aussitôt sous les coups de boutoir qui nous assailliraient de partout. Les échéances fixées par notre candidat François Hollande ne doivent pas être modifiées. Pour réaliser ces objectifs, nous devons assumer notre différenciation avec la droite clairement : notre levier ne sera pas la réduction des dépenses publiques mais la hausse des recettes fiscales. La réduction des dépenses enfoncerait le pays dans la récession et augmenterait l'endettement. Au contraire la hausse des recettes fiscales, à condition d'être bien ciblée sur les plus riches ne jouerait qu'à la marge sur la consommation des ménages les plus riches car leur propension à consommer est beaucoup plus faible que celle des classes défavorisées. Juste socialement, cette orientation est aussi la seule qui vaille économiquement. Il faut donc une réforme fiscale d'envergure avec plusieurs nouvelles tranches d'imposition sur le revenu, avec le rétablissement de l'ISF, avec l'annulation des avantages fiscaux de la loi TEPA (défiscalisation des heures supplémentaires, exonérations des charges sociales, réduction des droits de mutation, etc), avec le plafonnement des avantages liés au quotient familial, avec la mise en cause des principales niches fiscales. Sur 5 ans, ce n'est pas 50 milliards d'euros qu'il faut ainsi récupérer et redéployer mais 150. Environ la moitié, soit 75 milliards d'euros (5x15) doivent être consacrés à la réduction de notre déficit. Et les solutions ne manquent pas. Même si derrière chaque niche, il y a un chien, et derrière chaque augmentation d'impôt, il y a des riches possédants qui protestent et menacent de fuir. Aurons nous le courage de faire face ? Il le faut ! Les États-Unis ont adopté une loi pour pénaliser fiscalement les évadés fiscaux, eux -les plus libéraux- qui n'ont pas hésité après la seconde guerre mondiale a adopter des taux d'imposition sur le revenu montant jusqu'à 90 et 95 %. La crise dans laquelle nous sommes entrés n'est pas moindre que celle des années 30 à 40 du dernier siècle, et des conséquences de la seconde guerre mondiale. Il nous faut aussi reconstruire notre économie qui se délite depuis des années sous le poids du dogme libre-échangiste totalement contreproductif.

La question de l'Europe est ici posée. L'Europe libérale, vaste marché ouvert à tous vents a failli dans un désastre général que nous ne pouvons pas accepter plus longtemps. Notre orientation contre le dumping social, fiscal et environnemental, pour le juste-échange est claire. Mais il faudra la faire triompher au niveau européen et sa mise en place délicate pour ne pas sombrer dans le protectionnisme total qui nuirait gravement à notre économie exportatrice, prendra du temps. Mais cette bonne orientation ne résout que 20 % du problème puisque nos échanges sont intra-européens pour 80% d'entre eux. Et là le dumping, surtout social et fiscal, ne peut être combattu de la même façon. La solution repose sur l'harmonisation européenne des normes fiscales et sociales. Par exemple, il faut aller vers un SMIC européen, ce qui passe par l'adoption de Smics particuliers dans chaque pays qu'on travaillera à faire progressivement converger vers le haut comme dans le système ancien du serpent monétaire européen. Cela prendra du temps, encore plus de temps. De ce point de vue, précisons que l'Europe ne peut se laisser paralyser par l'exigence d'accords unanimes des 27 ou demain des 28. Il faut sur chaque sujet accepter une Europe à cercles divers pas nécessairement concentriques.
C'est dire que la ré-industrialisation du pays, la lutte contre les délocalisations ne peut se réduire à ces politiques de moyenne ou longue échéance. Il faut aussi lutter financièrement et judiciairement contre les licenciements « boursiers », et il faut une politique de relance soigneusement définie.
En effet une relance purement française par la consommation et au saupoudrage indistinct bénéficierait essentiellement à nos concurrents européens dans le cadre des échanges extérieurs, notre balance commerciale étant déficitaire. C'est pourquoi il convient de proposer et d'obtenir une politique de relance européenne pour sortir l'Europe de l'austérité, financée par un grand emprunt européen.
Par ailleurs et sans attendre la mise en place de l'hypothétique relance européenne, la France peut et doit développer une politique de relance par l'investissement, ciblée sur de grands travaux à financement public ou en partenariat avec le privé, engageant le pays dans un nouveau modèle de développement basé sur les énergies renouvelables et le développement durable, et créatrice d'emplois. La moitié des 75 milliards mobilisés par les nouvelles recettes fiscales pourrait y être consacrée dans un plan de travaux intégrant par exemple le ferroutage Nord-Sud de la France, et la création de pôles substantiels dans chacune des diverses énergies renouvelables. L'objectif de création d'un million d'emplois peut et doit être mis en avant pour créer un véritable dessein et un grand enthousiasme.

François Hollande a eu raison d'ouvrir la perspective et l'exigence de la renégociation du futur traité européen car nous ne saurions nous enfermer dans de telles logiques d'austérité et d'inefficacité. Il faut équilibrer les politiques de réduction des déficits par de fortes politiques de croissance (cf  plus haut) ; il faut que l'Europe par l'émission d'euro-obligations mutualise la dette des pays de la zone euro ; il faut aussi accélérer la mise en place de la taxe sur les transactions financières. Voilà les conditions indispensables à notre signature. La France peut être le fer de lance de cette orientation discutée avec l'Allemagne, mais proposée aussi ouvertement et publiquement à tous. Rien ne prouve que nombre de pays d'Europe seraient hostiles à ces exigences. Au contraire, devant le ralliement de beaucoup d'entre eux, l'Allemagne serait sans doute contrainte de céder.
La condition de la crédibilité du nouveau gouvernement c'est aussi sa capacité à tenir ses promesses sociales. Plus de 30 milliards sur 5 ans seraient disponibles pour cela selon notre schéma. Il faudra créer les 300 000 emplois d'avenir, les 60 000 emplois dans l’Éducation Nationale, les 10 000 emplois dans la police ou la gendarmerie nationale ; il faudra satisfaire le droit à la retraite à 60 ans et la retraite à taux plein à 65 ans, après négociation nationale avec les syndicats ; il faudra revaloriser le SMIC à bonne hauteur et pousser à des hausses de salaire lors des conférences salariales annuelles.

François Hollande, espérons-le, adoptera de telles orientations d'autant plus que la réalité des faits combinée à notre pression collective l'y amènent. Le mieux serait qu'il dise clairement pendant la campagne présidentielle que la dure réalité de la situation impose non pas de revoir la ligne générale du projet du PS mais son ampleur et qu'il s'engage à en tripler le montant afin de satisfaire les ambitions qui sont les nôtres, en les exposant.

Si nous gagnons les élections présidentielle et législatives de 2012 nous serions impardonnables d'échouer dans la mise en œuvre de notre politique, car jamais, ni en en 1981-86, ni en 88-95, ni en 97-2002 nous n'avons eu tous les pouvoirs institutionnels (Sénat compris) entre nos mains. Nous n'avons pas le droit d'échouer !